Livre de L. Baudillon et Luc Léonardi  - Mirage III S

Vol d’altitude

Par Fernand Carrel, ancien Cdt des Forces aériennes

Histoires de champs d'azur et d'étoiles

C-36

Dans toute l'aviation, on l'appelait "Poteau" depuis la nuit des temps; je n'ai d'ailleurs jamais su pourquoi et ce surnom était tellement familier que je n'ai même pas eu  la curiosité de lui en demander l'origine. Peut-être était-ce dû au fait qu'il interpellait tous ses camarades et copains par un jovial "salut les poteaux!"; ça aura fini par déteindre sur lui. De son vrai nom André Cruchet, il était directeur technique des Transports publics de la région lausannoise et surtout, un archétype de pilote militaire de milice. Breveté à la fin des années trente, il fit toute la "Mob 39-45" dans la Troupe d'aviation, dès 1941 sur Morane au sein de la Compagnie d'aviation 4 (CP av 4). Après avoir passé l'âge-limite pour être pilote de front, il fut considéré comme trop âgé pour être transformé sur Vampire et passa sur C-36 dans le Corps des pilotes de pointage.

Grand, sec comme une trique, jeune d'esprit et de cœur  jusqu'à sa fin, Poteau était un familier des "stamms" hebdomadaires de la section lausannoise de la Société des officiers d'aviation, où il nous contait jusqu'à satiété ses aventures aéronautiques épicées, comme celles du grand voyageur qu'il était. Original impénitent, il était souvent imprévisible. Je me souviens d'une visite en groupe au Salon de l'aéronautique à Paris/Le Bourget. Il était à côté de moi alors que nous attendions le feu vert pour traverser une avenue et nous rendre à la prochaine station de métro. Arrivés de l'autre côté de ladite avenue, plus de Poteau! Nous attendons, cherchons pendant un bon quart d'heure, sans résultat. De guerre lasse nous poursuivons notre chemin, convaincus de le retrouver au Bourget. Là encore, nous cherchons et attendons en vain. Le soir, de retour à l'hôtel, nous retrouvons notre ami qui nous dit en toute candeur qu'alors que nous traversions la rue, il avait aperçu un vieux bus parisien qui passait à côté, avait sauté sur sa plate-forme arrière et avait passé toute la journée à sillonner Paris au côté du conducteur; il rayonnait encore d'un vrai bonheur!

Un jour de 1972, lors d'un de nos "stamms", il m'annonce que les vieux C-3603 allaient être réformés, 24 d'entre eux devant être transformés en C-3605 et munis d'un turbopropulseur. Le vieux C-3603, avion de combat développé en Suisse, était un monomoteur à ailes basses dont l'équipage était constitué d'un pilote et d'un observateur/mitrailleur. Construit à 142 exemplaires, il équipa certaines de nos escadrilles de 1942 à 1952. On en conserva ensuite une soixantaine, essentiellement pour le remorquage de cibles au profit de l'entraînement de notre DCA. L'observateur était assis sur un tabouret, tournant le dos au pilote, et son capot arrière restait entrouvert pour faire place, à l'origine, à une mitrailleuse de 7,5mm.

C'est sur un de ces derniers survivants de la 2ème Guerre mondiale que Poteau me propose de faire un vol, avant qu'il ne disparaisse définitivement de notre flotte. Je ne me souviens pas avoir jamais refusé une telle offre et je bondis sur celle-là avec joie. Rendez-vous est pris sur l'aérodrome de Sion, où Poteau accomplit une période de remorquage pour la place de tir de Savièze.

Habitué à être assis sur le confortable siège éjectable du Mirage III S, je prends place avec un sentiment mitigé sur ce tabouret de vacher qui n'offre aucun appui pour le dos. Mais c'est plein de confiance que je me prépare à cette nouvelle aventure, même si je n'ai eu aucun briefing et n'ai aucune idée du programme de vol que Poteau a envisagé.

Mise en route avec le chant sympathique du vieil Hispano-Suiza HS 51 de 1000 CV, roulage déroutant sans visibilité vers l'avant, pleins gaz et c'est parti. Poteau m'informe alors qu'il souhaite d'abord me démontrer que ce vieux coucou est encore capable de monter à 9'000 m. Aïe! Je suis en tenue de vol "jet" avec les gants fins usuels pour le Mirage: ça risque d'être un peu juste, malgré la chaleur qu'il fait au sol! Et nous commençons à monter, gaillardement au début. Mais vers 6'000 m, l'avion se met vraiment à peiner et il fait un froid de canard, surtout avec l'air extérieur qui entre par le capot arrière entrouvert. Je demande à Poteau où se trouve la commande du chauffage de cabine: "y en a pas!" Je commence aussi à sentir les prémisses d'anoxémie: on ne peut quand même pas monter à 9'000 m sans oxygène! Je fais part de mon souci à Poteau qui me dit: "ouvre le robinet d'oxygène et mets le tuyau dans ta bouche!" A défaut de masque, pas d'autre solution: aussitôt dit, aussitôt fait. J'imagine la tête que feraient mes camarades d'escadrille en me voyant sucer ce tuyau et les quolibets qui s'ensuivraient! Péniblement nous arrivons vers 8'000m. Je suis transi de froid et ne sens plus mes mains. J'informe Poteau de ma détresse et l'assure que je suis d'ores et déjà convaincu des qualités de grimpeur de son C-36 de misère. Rien n'y fait…on continue. Après un calvaire interminable, l'aiguille de l'altimètre se décide à montrer 9'000 m. Je suis transformé en glaçon et j'ai vraiment peur que mes doigts ne soient définitivement gelés.  Poteau, fier de la réussite de sa démonstration, passe alors sur le dos, réduit le moteur au ralenti et pique quasiment à la verticale vers des couches d'air plus accueillantes. Ce n'est pas avec cette machine préhistorique que nous risquons de passer le mur du son!

Mais mon agonie n'est pas achevée, même si mes doigts se réactivent peu à peu. Poteau s'enfile dans les petites vallées latérales au Nord de Sion pour me démontrer les qualités manœuvrières de sa monture à très basse altitude, entre 20 et 50 m/sol, le plus souvent sur le dos. Je ne suis pas vraiment rassuré mais je suis époustouflé par le "pep" de ce pilote largement quinquagénaire. Et l'adrénaline, c'est bien connu, ça réchauffe!

Ouf! Enfin nous atterrissons, tout est bien qui finit bien. J'aurais au moins appris comment volaient autrefois nos aïeux. Quand je fais remarquer à Poteau que le coup du tuyau d'oxygène dans la bouche me paraissait quand même un peu insolite, il me répond que j'ai eu de la chance et qu'il avait fait la même démonstration, mais en fin de vol, à un mécano de la base de Sion; lorsque ce dernier a voulu retirer l'embout de sa bouche, tout était encore gelé et les lèvres sont venues avec le tuyau!

L'histoire des mirage suisses - III S

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