Amicale Aviation 4 - Switzerland

Les cinq miracles de l’opération   “ALBA”
par Fernand Carrel, ancien Cdt des Forces aériennes

Histoires de champs d'azur et d'étoiles

Jeudi de Pâques 1999, en réponse à une demande du "Euro-Atlantic Disaster Response Coordination Center", le Chef du DDPS prend la décision de faire quelque chose pour venir en aide aux victimes de l'épuration ethnique menée par Milosevic contre les Albanais du Kosovo. Est-ce qu'on peut y aller avec quelques Super Pumas, demande M. Ogi?

Pendant le week-end de Pâques, alors que plus de la moitié des cadres et tous les bureaucrates  et autres juristes sont en congé, on procède aux préparatifs:

- le brigadier Keckeis fait une reconnaissance à Tirana

- on recrute, prépare et vaccine les volontaires

- on prépare le matériel volant et roulant.

Lundi soir, décision définitive du Chef DDPS, sous réserve de l'approbation du Conseil fédéral, qui doit siéger le lendemain matin. On va y aller avec trois Super Puma et un détachement de 43 personnes (pilotes, personnel logistique et gardes-fortifications pour assurer la sécurité).

Il sera commandé initialement par le brigadier Keckeis (futur Chef de l'armée), un homme à poigne, tout à fait celui qu'il faut pour mener à bien cette aventure. La mission: ravitailler depuis Rinas, l'aéroport de Tirana, les camps du Nord de l'Albanie, essentiellement celui de Kukës, qui compte plus de cinq mille réfugiés. Trente-cinq minutes de vol au lieu douze heures sur de mauvaises routes, peu sûres de surcroit! Nous opérerons sous l'égide du Haut commissariat aux réfugiés des Nations Unies (UNHCR). Mardi matin tôt, départ des premiers camions et du premier Super Puma, qui attendra à Brindisi le feu vert du Conseil fédéral qui lui parviendra dans la matinée. Arrivé en Albanie en début de soirée, il procédera au premier engagement humanitaire dès le lendemain matin.

Camp de Kukës - Croix-Rouge italienne 1999

Pour une fois, le cœur l'a emporté sur la bureaucratie. On s'est dit qu'il fallait y aller tout de suite, sans trop de préoccupations juridiques, administratives ni financières. C'est ainsi que grâce au punch et à l'esprit de décision de notre Chef de Département, on est arrivés parmi les premiers. Et quand on a vu la détresse infinie que portaient les regards des enfants et des vieillards kosovars, on a tout de suite su qu'on avait bien fait…et que tout le reste n'était que littérature! Si tout le processus décisionnel s'était déroulé sur une semaine ordinaire, avec tous les "empêcheurs de tourner en rond" habituels présents dans la ville fédérale, je doute qu'on y soit jamais allé. Le premier miracle, c'est qu'ils étaient tous à la pêche ou en train de taper le carton au bon moment.

Mais une fois sur place, la vie n'est pas rose! On nous avait promis des chambres d'hôtel pour loger les membres de notre détachement, mais pendant le week-end tout a été pris d'assaut par la meute de journalistes qui s'est précipitée sur l'évènement. Nous devons nous installer sur l'aérodrome. Mais nous n'avons pas de tentes, pas de sacs de couchage, pas de WC, pas de douche, pas de cuisine, rien à manger ni à boire! Et on patauge dans la boue jusqu'aux chevilles sous une pluie incessante. Même les plus démunis des réfugiés sont à meilleure enseigne que nos gens.

C'est alors que survient le deuxième miracle, sous la forme de partenaires chaleureux et pleins de sollicitude, français surtout, mais aussi américains, autrichiens et hollandais qui vont aider notre détachement à survivre le temps qu'on prenne, en Suisse, les mesures logistiques qu'on avait, en bons débutants, un peu négligées et qui devront nous permettre de travailler et de vivre dans des conditions acceptables.

Mais pour ce faire, il faut un avion de transport afin d'acheminer par une navette quotidienne les biens de soutien et les spécialistes nécessaires à l'opération. Je m'adresse à mes collègues américains, français, hollandais et allemands. Mais tous sont engagés à fond dans la même opération et dans les préparatifs de leur campagne aérienne contre les forces de Milosevic. Ils ne peuvent me promettre que des transports épisodiques dans le meilleur des cas. C'est alors que survient un autre ami fidèle: le général Lombo-Lopez, patron de l'Armée de l'air espagnole. "Tu peux avoir un CASA-235, équipage compris, dans les 24 heures et tu peux le garder aussi longtemps que tu en auras besoin". On est jeudi soir; samedi matin l'avion se pose à Emmen et commence son pont aérien avec Tirana dès le lendemain. Troisième miracle!

Le quatrième miracle, au premier abord, résidait dans l'incroyable motivation et dans le dévouement sans bornes de nos gens. Mais après les avoir suivi depuis Berne comme sur place pendant 17 semaines, j'ai réalisé que ces qualités étaient depuis toujours dans leurs cœurs et qu'il ne fallait que leur donner l'occasion de le démontrer. En tous les cas, de la motivation et du dévouement il en fallait:

- pour travailler pendant les rotations de trois semaines du lever au coucher du soleil, sept  jours sur sept, sans répit, dans la pluie et la boue d'abord, dans la chaleur tropicale et la  poussière infernale ensuite pour voler en terrain difficile, à travers les bourrasques de neige, les rideaux de pluie et les vents turbulents, sans jamais savoir d'où pourrait surgir la fusée sol-air ou la rafale de  kalachnikov assassine

- pour organiser les opérations quotidiennes dans le chaos albanais et pour faire flotter en  toute indépendance le drapeau suisse sur la vague de fond de l'OTAN- pour supporter quotidiennement le spectacle atroce du misérable cortège des réfugiés kosovars, l'horreur des mutilations infligées à des vieillards et à des enfants et le regard  vide des femmes violées. (Au retour de ma première visite, le vendredi 9 avril, bouleversé par  cette tragédie, j'ai pleuré toute la nuit en voyant défiler dans ma tête les images d'une barbarie  que je n'aurais plus cru possible en cette fin de vingtième siècle, à une heure et demie  de vol de chez nous)

- mais aussi, tout simplement, pour gérer les problèmes logistiques et administratifs depuis  les arrières, à Berne, à Emmen et à Alpnach, sans compter son temps ni ses nuits blanches.

Enfant kosovar blessé para francs-tireurs serbes 1999

Après la cessation de la campagne aérienne de l'OTAN, alors que les réfugiés commençaient à retourner dans leur pays, des bruits couraient en Suisse: "la motivation est au plus bas; ils ne font plus que de transporter du savon, des brosses à dents et du papier hygiénique!". Peut-être venaient-ils de personnes bien intentionnées qui, de leur fauteuil de bureau, n'avaient pas réalisé qu'il est encore plus difficile d'éliminer les déchets d'un camp de cinq mille réfugiés que de l'alimenter. Le risque sanitaire était omniprésent et une épidémie aurait été le pire fléau. L'hygiène prenait une dimension prioritaire. Toujours est-il que lors de ma cinquième et dernière visite, je posais la question entre quatre z'yeux à l'équipe de pilotes alors sur place. L'un d'eux me répondit:"Est-ce que vous croyez, mon Commandant de corps, que si j'avais le moindre problème de motivation, je serais ici pour ma cinquième rotation?" Il y a des phrases, comme ça, qui traversent une vie et qu'on n'oublie plus!

Super Puma suisse en vol vers Kukës - 1999

Nos gens ont trouvé leur récompense:

- dans le sourire qui éclairait les visages tristes des enfants et des blessés qu'ils ont évacués

- dans l'étreinte des membres de familles auxquels ils ont permis de se retrouver

- dans le respect et l'estime que leur ont témoigné leurs collègues étrangers, alors que nos  pilotes étaient souvent les seuls à affronter les tempêtes et à se rendre dans la "No Fly Zone"

L'opération ALBA était le premier engagement d'un contingent de notre armée hors de nos frontières depuis 1515! Confiée aux Forces aériennes avec l'appui du corps d'élite exemplaire de nos Gardes-fortifications, elle fut l'occasion par excellence de démontrer au monde extérieur notre capacité d'être solidaire autrement que par les comptes de chèques postaux des organisations caritatives. Lors d'une réunion des Chefs d'armée de l'air européens, l'on me dit: "Mais qu'est-ce qui arrive? Les Suisses sortent de leur trou et viennent mouiller leur chemise et salir leurs mains avec nous. C'est un miracle!" C'était le cinquième miracle…le plus important sans doute.

ALBA fut une opération venue du cœur, exécutée avec cœur et décidée par un homme de cœur: le Conseiller fédéral Ogi. Je n'ai jamais été aussi fier d'être Suisse que pendant les dix-sept semaines qu'elle a duré.

      Fernand Carrel         Ancien Commandant des Forces aériennes (1992-1999)

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