Dans le rétroviseur
     d’un fourrier

par Robert Georges, ancien fourrier à la Cp av 4.

Robert Georges - fourrier Tourtemagne

(COURS DE RÉPÉTITION À TOURTEMAGNE DE 1952 A 1972)

Il était une fois un fourrier qui débarquait pour la première fois à Tourtemagne pour un cours de trois jours de reconnaissance. Suivant à la lettre les instructions reçues, il devait dans un premier pas contacter l'autorité communale, en particulier le syndic M. Pfammater (tous les noms sont fictifs). Ouf, lors de cette rencontre agréable il m'a certifié pour entrer en matière que l'eau potable était de toute bonne qualité (il s'est avéré un peu plus tard qu'elle avait été déclarée « NON potable ! » et que de toute façon, il y avait suffisamment de vin et d'eau minérale à boire pour la troupe ! Bravo !

Comme nous sommes tombés une année dans une période électorale, j'ai appris que notre syndic savait vraiment y faire. Il invitait tous les honorables du parti opposé dans sa cave où il les gardait, en les saoulant, jusqu'à la fin des votations.

Ma reconnaissance me faisait faire tout le tour du village: épicerie, boulangerie, boucherie, laiterie et autres fournisseurs, hôtel, restaurants, la Poste, cantonnements pour la compagnie, certains particuliers pour la réservation de chambres, le curé de la paroisse, etc., etc.

Lors de mon premiers cours de répétition (CR) en 1952 à Tourtemagne (il y a 60 ans déjà!), j'habitais Zurich. Convoqué par un ordre de marche signé Kökö, j'ai dû prendre le train la veille déjà pour le cours de cadre. Arrivé en gare de Lausanne le soir, un peu distrait, je suis monté dans le premier train se trouvant sur le quai. Tranquillement installé, le contrôleur venait pour me demander mon titre de transport et il m'a appris que je ne devais pas prendre le Direct depuis Lausanne qui ne s'arrêtait pas à Tourtemagne !! (1ère douche). Que faire, c'est tout simple. J'ai dû quitter le « dur » à la gare de Souste ! Il faisait nuit et je n'ai pas pu trouver de taxi dans ce bled. C'est la route cantonale qui m'attendait avec paquetage complet et ma machine à écrire et j'ai commencé à marcher sur cette route partiellement verglacée où je me pris une belle  gamelle ! Après avoir parcouru tant bien que mal environ 6 km sur 9 km (distance entre la Souste et Tourtemagne et sans bistrot), une Giulietta noire portant plaques italiennes s'est arrêtée et le conducteur m'a demandé s'il pouvait me déposer quelque part. Je lui ai répondu « gracie mille, à Tourtemagne per favore » et j'y suis enfin arrivé, ouf !

Comme j'avais réservé une chambre pour moi chez un particulier du village lors de ma reconnaissance, je suis allé sonner à la porte de M. Zengaffinen. Il a ouvert sa porte après un bon moment, car il était tard, et il m'a froidement signifié qu'il avait entre-temps pu louer la chambre qui m'était destinée à un ouvrier italien qui la lui payait plus cher que l'armée ! Alors, il ne me restait plus qu'une solution, l'hôtel de la Poste !

Les années se suivent mais ne se ressemblent pas. Lors d'un CR en 1954, j'ai proposé à mon équipe de cuisine et à mon aide-fourrier, I'app Tailleur, de monter à la cabane de Tourtemagne, un weekend. Cette cabane de montagne se situe à 2518 m et il faut traverser un petit glacier pour y accéder, alors que notre village d'accueil indique une altitude officielle de 645 m sur mer. La distance aller-retour est d’environ 20 km à

pied.  2 ou 3 solides de l'équipe de cuisine, y compris mon aide-fourrier, se sont déclarés prêt, pour cette expédition montagnarde et enthousiasmés de découvrir quelque chose de nouveau dans cette magnifique vallée de Tourtemagne.

Après le petit déjeuner un dimanche, nous avons préparé nos provisions de route et  l'équipement adéquat et le gai peloton  s'est  mis en route. Une magnifique journée ensoleillée et du bon air nous accompagnaient. Arrivés à Gruben, où il y avait un très joli hôtel, 2 cuistots ont préféré s'arrêter pour casser la croûte et aller taper un carton (les cartes de jeux faisaient toujours partie de l'équipement).

Un peu déçu de leur abandon, j'ai  poursuivi la montée avec mon second qui, au civil, était chauffeur de taxi à Genève. Respectant une petite pause après chaque heure de marche, nous avons enfin atteint, sans trop de difficultés, le but de notre course, la cabane de T ourtemagne. Quelle  vue merveilleuse nous offrait ce site sans nuage et quel immense plaisir d'y être arrivés !

Après un bon repos et petit lunch apprécié devant ce panorama extraordinaire, nous avons plié bagage pour redescendre d'un bon pas à notre QG habituel, où nous sommes arrivés avant la tombée de la nuit. Quelle magnifique excursion !

Lors du CR de 1955, très attiré par la montagne et vu que j'ai  eu l'occasion de faire de magnifiques courses avec mon père, j'ai décidé  de remonter à la cabane de Tourtemagne un beau dimanche d'automne, mais en solitaire cette fois ci. Arrivé au fonds de la vallée, je me suis trompé de chemin  et j'ai dû sauter par-dessus un petit ravin pour ne pas perdre trop de temps. Jusque là, tout s'est bien passé et j'ai  poursuivi  la montée jusqu'à la cabane que j'ai rejoint malheureusement un peu tard. Pour ne pas prendre de risques, j'ai passé  la nuit dans la cabane qui n'était pas pourvue d'un moyen de communications, les portables n'étaient pas encore nés !

Coup de tonnerre dans la compagnie ! Notre Cdt de compagnie, le Cap Kökö a constaté lors du rapport de dimanche soir que bibi ne répondait pas présent à l'appel.  Consternation et inquiétude s'en est suivi. Lundi matin à la première heure, il a alerté le DFM à Berne pour demander l'intervention de l'escadrille de surveillance qui s'est  aussitôt envolée pour rechercher et situer l'endroit de ce pauvre fourrier perdu  dans la montagne !

J'avais déjà parcouru une bonne partie de la descente lorsque j'ai aperçu les avions envoyés à ma recherche. Je me suis aussitôt arrêté sur une surface enneigée en faisant de grands signes avec les bras. Pour me prouver qu'ils m'avaient retrouvé sain et sauf, ils ont fait un tour en battant les ailes et ils sont repartis pour annoncer la bonne nouvelle ! Arrivé enfin, après environ 20 km de marche, j'ai été convoqué au bureau de compagnie afin de réciter mon exploit qui s'est bien terminé ! Pour marquer le coup, le Cdt de compagnie m'a  gratifié de trois jours d'arrêt de chambre qui n'étaient pas trop pénibles car je devais de toute façon sortir tous les jours pour commander des marchandises pour assurer la subsistance de la troupe !

Je me souviens aussi de plusieurs autres épisodes que je me plais d'évoquer ci-après. Au début de nos CR, j'avais dû faire mettre des gardes devant le bistrot de Bochte, interdisant  l'accès, vu que le tenancier, M. Fournier, pratiquait trois prix différents à sa clientèle. Il y avait un prix spécial pour les indigènes, un autre pour nos officiers  et un troisième pour la troupe !

Une année, j'ai dû commander et chercher la viande chez le boulanger, M. Panetone (l'Italie n'est pas loin !), le boucher officiel, M. Kalbermatten, qui nous livrait d'habitude la bidoche était derrière les barreaux à Viège pour des raisons  que j'ignorais.

Vous savez tous qu'il  y avait toujours des déchets de cuisine. Au début, nous avions pris un arrangement avec un paysan,  M. Zurbuchen, qui venait les chercher le soir pour ses cochons moyennant une petite indemnité. Les gamins du village venaient  tous les jours demander des tuiles, du chocolat et des boîtes de singe. Un jour, il y en avait un qui m'a confié que son papa triait nos déchets pour en sortir tout ce qui était mangeable pour la famille ! Depuis ce jour là, mon chef de cuisine, le caporal  Blocher, triait lui-même les déchets comestibles et les mettait dans un récipient à part pour ce paysan qui m'a  invité un soir pour aller boire un pot chez lui en guise de remerciement. Quelle n'était pas ma surprise !  Il m'a fait visiter tout l'appartement et j'ai dû constater qu'ils dormaient à six dans le même lit (parents  et enfants) !

Avant  d'arriver au terme de mes bons souvenirs, il y en a eu d'autres, je me rappelle de l'une des dernières soirées de compagnie qui se tenait au pied de la chute d'eau  pas loin des cantonnements. Nous avions un effectif  d'environ 90 hommes qui ont dévoré 35 kg de fromage, bu 70 litres de Fendant et 10 litres de pomme que nous avions mis rafraîchir dans le ruisseau de la Bochte. L'organisation de cette soirée était assurée par notre Sgt Ribordy de Sion avec 5 ou 6 de ses amis qui avaient préparé 6 foyers et officiaient comme serveurs avec tabliers, vu que cette année là il n'était pas astreint au CR.

Le repas s'est terminé très tard dans la nuit (autour de 02 heures du matin !) et la plupart des festoyeurs ne tenaient plus tellement droit sur leurs pieds. Ils se déplaçaient en vacillant sur un nuage ! Mais pour moi, ce n'était pas la fin de cette mémorable soirée. Le matériel de cuisine et le solde des aliments devaient être emballés et acheminés à la gare de Tourtemagne avant le matin, ce qui m'a  obligé d'aller demander la clé du Commandocar  au Cap Bufalo qui paraissait compatir à ma douleur. Tout seul et sans aucune aide je me suis attelé à la tâche avec succès avant d'aller me reposer quelques minutes avant la diane.

C'est ainsi que se termine le récit de mes bons souvenirs de la Cp av 4 à Tourtemagne. A tous ceux qui désirent apprendre un peu plus sur le travail d'un fourrier, que la distribution de la solde, je leurs souhaite bonne lecture tout en les remerciant du temps qu'ils veulent bien y consacrer.

Votre dévoué past fourrier, Robert Georges

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