Amicale Aviation 4 - Switzerland

Le tir au pêcheur

Par Fernand Carrel

Fernand Carrel - Amicale Aviation 4

Histoires de champs d’azur et d’étoiles  

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Lorsque  les Mirage III S furent remis à la troupe et bien qu'ils fussent destinés à la défense aérienne, ils pouvaient également exécuter des missions d'attaque au sol.  Le système de conduite de tir TARAN intégrait d'ailleurs, dans son mode "Sol", les trois composantes "Canon", "Bombes" et "Nord" (pour AS-30 NORAS). Les avions étaient équipés de lance-bombes leur permettant d'emporter deux bombes conventionnelles de 450 kg ainsi que d'un dispositif de tir pour l'engin air-sol téléguidé AS-30 de Nord Aviation, ce qui impliquait le montage d'un petit manche à balai sur la console de droite de la cabine pour le piloter à vue jusqu'à l'objectif. Il y avait donc trois manches à balai dans nos Mirage III S: un pour le pilotage de l'avion, un deuxième, sur la console de gauche, pour le positionnement de l'antenne du radar TARAN et un troisième pour l'AS-30.

Si l'idée de tirer des bombes conventionnelles avec la flotte initialement prévue de 100 appareils pouvait avoir un sens, elle n'était plus guère raisonnable avec un nombre restreint à 36 appareils qu'il fallait engager en toute priorité comme intercepteurs de pointe. On abandonna donc rapidement cette mission secondaire et je doute que des bombes de 450 kg n'aient jamais été tirées avec nos Mirage III S, si ce n'est lors des essais de réception. Il en alla différemment avec ce gros engin de 520 kg qu'était l'AS-30 NORAS, qui emportait une charge explosive de 250 kg apte à percer un mur de béton de deux mètres d'épaisseur, capable d'être tiré depuis une distance de 11 km et d'être guidé avec une grande précision jusqu'au but, pour peu qu'il soit  visible. C'était l'arme d'attaque au sol la plus perfectionnée dont nous disposions à l'époque. Désactivée à la fin des années 80 dans le cadre du programme d'amélioration KAWEST 85, elle fut remplacée par le missile air-sol à guidage électro-optique AGM 65 Maverick de la firme Hughes, dont furent équipés nos Hunter. Le seul mode air-sol qui restera actif jusqu'à la mise hors service des Mirage III S sera le tir aux canons, régulièrement pratiqué par les pilotes pour qui il représentait un excellent exercice de base.

Le hic, c'est que l'engagement de  l'AS-30 demandait un bon entraînement pour être efficace mais que cet engin était trop onéreux pour être tiré à titre d'exercice. Par ailleurs, nous ne disposions en Suisse d'aucun champ de tir répondant aux normes de sécurité exigées par ce système. Les seuls engins  AS-30 tirés depuis un Mirage III S le furent à Cazaux (France), lors des essais de réception et à Vidsel (Suède) en 1977, au titre de tirs de vérification.

Pour l'entraînement des pilotes, nous avons fait appel à deux solutions complémentaires.

D'abord  un simulateur de tir élémentaire, appelé SINOR; avec lequel il fallait guider un point lumineux sur un parcours de plus en plus complexe. Le comportement simulé de l'engin était extrêmement vif au départ et devenait de plus en plus inerte au fur et à mesure que son temps de vol s'allongeait; excellent pour tester les nerfs du pilote à l'entraînement!

L'autre solution consistait à tirer des missiles air-sol filoguidés AS-11, également fabriqués par Nord Aviation, à partir d'un DH-115 Vampire Trainer spécialement équipé. Deux de ces petits missiles, longs de 1,20 m et pesant 30 kg, pouvaient être montés sous les ailes de l'avion et étaient  tirés inertes (sans charge explosive).  Guidés par un fil électrique qu'ils traînaient derrière eux, ils pouvaient être engagés depuis une distance maximale de  3'500 mètres du but vers lequel ils "volaient" à 685 km/h. Bien que tirés à beaucoup plus faibles distance et vitesse que l'AS-30, ils répondaient assez fidèlement au comportement de ce dernier, beaucoup mieux en tous cas que le simulateur SINOR.

Nous nous entraînions sur le champ de tir lacustre de Forel (rive Sud du lac de Neuchâtel), depuis un circuit à main droite, soit avec une approche depuis le Nord. Le pilote tireur était assis à droite et disposait de toutes les commandes de vol en plus du manche de guidage du missile et d'un interrupteur "coupe fil" destiné à être actionné en cas de comportement erratique du missile. La conduite de l'avion en dehors des circuits de tir était confiée à un pilote qualifié sur DH-115, en siège de gauche. Nous tirions depuis 2500 mètres avec une vitesse indiquée de 400 km/h (215 kts), ce qui donnait un temps de vol du missile de 13 secondes.

L'activité du champ de tir répondait à un calendrier et à un gabarit de sécurité bien définis et les avis de tir étaient publiés dans la presse locale et affichés dans toutes les communes concernées.

 Toute l'activité se déroulait sous le contrôle d'un officier de tir. Perché sur une tour de contrôle implantée en face des cibles, sur la falaise dominant le lac à cet endroit, il  s'assurait que la zone de tir  était libre de toute circulation nautique, régulait le trafic de tir, ce qui était particulièrement important quand plusieurs avions évoluaient dans le circuit, distribuait les autorisations de feu, indiquait les paramètres de tir, comme angle de piqué et distance de tir, donnait les résultats et les corrections adéquates.

La cible pour AS-11 était formée par un carré de bandes de toile blanche de 6 mètres sur 6, fixées sur des piquets plantés dans le fond du lac, peu profond à cet endroit. Elle se situait à environ 300 mètres de la rive.

Le 10 septembre 1971 en milieu de matinée, je me trouve dans le circuit de Forel pour tirer deux AS-11. Après avoir effectué un vol de visée à sec, pour régler mes éléments de tir, je viens de recevoir le "but libre" de l'officier de tir. J'engage mon virage d'attaque à 4 g. Je suis bien aligné, la cible est clairement identifiée, pas d'intrus dans la zone de tir. Main droite prête sur le petit manche à balai AS-11, je presse la détente et le missile part impeccablement. Mais après avoir parcouru environ 5 à 600 mètres son fil se casse et le missile part vers la gauche en accentuant son piqué. Au même moment, oh! horreur, je vois un petit bateau de pêche sortir en totale infraction d'une minuscule anse entourée de bosquets touffus.

Le missile se dirige droit vers le bateau, sur lequel j'aperçois un unique pêcheur, manifestement inconscient de ce qui arrive, car le missile ne fait guère de bruit et pour lui, je ne suis sans doute qu'un avion de plus qui passe! J'assiste totalement impuissant et figé d'effroi au drame qui se prépare, avec le secret espoir que l'AS-11 passera à-côté du bateau. Mais ça n'en prend pas le chemin! Au moment où je dois dégager je vois juste un petit geyser jaillir à la proue du bateau, qui est encore tout près du rivage.

Mon camarade sur le siège de gauche a la même vision fugace et entame immédiatement un virage serré à main droite pour revenir sur le lieu de l'incident

Champ de tir lacustre de Forel

Disposition des cibles sur le champ
 de tir lacustre de Forel

pendant que j'informe l'officier de tir qui n'a vu ni le bateau ni l'impact du missile, masqués pour lui par les arbres.

L'équipe du piquet de sauvetage, située à environ un kilomètre en amont du PC de tir, n'a rien observé non plus. Pendant le virage de retour je tourne désespérément la tête vers la droite pour essayer d'apercevoir le bateau…ou ce qu'il en reste: rien. Lorsque nous arrivons sur le point d'impact présumé, ce qui nous a pris une cinquantaine de secondes: rien de rien, pas la moindre trace du bateau, ni du pêcheur, ni de débris, ni du missile qui a dû s’enfoncer dans la vase.  Disparus! Nous refaisons un tour sans plus de résultat et décidons de rentrer nous poser au plus vite à Payerne et de revenir investiguer sur place en voiture. Pendant ce temps, le bateau de sauvetage est arrivé sur les lieux sans pouvoir trouver le moindre indice. Ce bateau de pêche ne s'est quand même pas volatilisé!

L'enquête se poursuit pendant la pause de midi. Le major Rüegger, qui habite la région et connaît tout le monde, prend l'affaire en main. Mais il ne manque aucun bateau de pêche ni de pêcheur dans tout le coin! Personne n'a rien vu; c'est le mur du silence le plus total. Et pour cause; nous apprendrons finalement par une indiscrétion que le pêcheur, qui restera anonyme, a été plus effrayé par le menace d'une lourde amende et d'un possible retrait de son permis de pêche que par l'impact du missile qui s'est planté dans la vase à moins d'un mètre de la proue de son esquif. Il a mis plein gaz, fait demi-tour et s'est réfugié dans son bercail avant que quiconque ne l'ait aperçu. L'affaire en restera là car personne du côté militaire ne souhaite se mettre à dos la communauté des pêcheurs de la région. Mais la leçon aura porté ses fruits et plus aucun pêcheur ne tentera de braver les interdictions de naviguer dans la zone de tir en activité!

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